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Dossier · ConcertLes deux trios avec piano de Schubert, écrits dans l'ombre de la mort de Beethoven, joués par une fratrie : David, Edgar et Jérémie Moreau. Tout ce qu'il faut savoir avant la première.


Le programme tient en une ligne et contient un monde : les deux trios pour violon, violoncelle et piano de Franz Schubert, le Trio n° 1 en si bémol majeur, D 898, et le Trio n° 2 en mi bémol majeur, D 929. Deux sommets absolus de la musique de chambre, nés à quelques mois d'intervalle dans la dernière année pleine de la vie du compositeur.
Pour les servir, une distribution que l'on ne présente qu'une fois : trois frères. David Moreau au violon, Edgar Moreau au violoncelle, Jérémie Moreau au piano. Le trio avec piano est un genre de conversation ; quand les trois voix ont grandi sous le même toit, la conversation prend une évidence que nulle répétition ne peut fabriquer.
Une heure vingt-six de musique, captée au Centre de congrès d'Angers, à découvrir en première le vendredi 9 octobre à 20 h 50.
Le 26 mars 1827, Beethoven meurt à Vienne. Schubert, qui l'a vénéré de loin toute sa vie, fait partie des porteurs de flambeau qui accompagnent le cortège funèbre. Il a trente ans, il lui reste un an et demi à vivre, et il le pressent peut-être : les œuvres qui suivent ont une profondeur nouvelle, comme si la disparition du géant l'avait à la fois libéré et mis en demeure.
L'année 1827 est celle du Voyage d'hiver, ce cycle de lieder où l'errance devient une métaphore de la condition humaine. C'est aussi celle des deux trios avec piano : le second est daté de novembre 1827, le premier a vraisemblablement vu le jour dans les mêmes mois. Après des années consacrées au lied, à la symphonie et au quatuor, Schubert s'empare d'un genre que Beethoven venait précisément de porter très haut, et il y verse à la fois sa tendresse mélodique et son inquiétude.
Le Trio en si bémol est le versant solaire du diptyque. Un premier mouvement qui s'élance d'un trait, un Andante bercé comme une barcarolle, un scherzo aérien, un rondo final qui danse : tout ici respire une joie de chanter que Schubert n'a peut-être jamais égalée ailleurs. Robert Schumann, qui fit beaucoup pour la gloire posthume de Schubert, opposait le caractère des deux trios : au premier la grâce lyrique, presque féminine disait-il, au second l'énergie dramatique et virile.
Fait remarquable, cette œuvre rayonnante ne fut ni éditée ni, à notre connaissance, donnée en concert public du vivant du compositeur : elle ne parut qu'en 1836, huit ans après sa mort, chez Diabelli, sous le numéro d'opus 99. Les contemporains de Schubert sont passés à côté de l'un des plus beaux cadeaux qu'on leur ait faits ; nous n'avons plus cette excuse.
Daté de novembre 1827, le Trio en mi bémol est l'autre visage de Schubert : sombre, ample, obstiné. Il fut joué une première fois en janvier 1828, lors d'une soirée privée donnée pour les fiançailles de Josef von Spaun, ami de jeunesse du compositeur, par le pianiste Carl Maria von Bocklet, le violoniste Ignaz Schuppanzigh et le violoncelliste Josef Linke, trois musiciens qui avaient été des proches de Beethoven. Puis Schubert l'inscrivit au programme du concert public consacré à ses œuvres qu'il donna à Vienne le 26 mars 1828, un an jour pour jour après la mort de Beethoven.
C'est aussi l'une des rares grandes partitions de Schubert publiées de son vivant : l'éditeur Probst de Leipzig la fit paraître fin 1828, sous le numéro d'opus 100, quelques semaines avant la mort du compositeur. Près de cinquante minutes de musique, dont un finale immense où revient, comme un spectre, le thème du mouvement lent.
« Un regard sur le Trio de Schubert, et la misérable agitation humaine s'enfuit, et le monde resplendit d'une fraîcheur nouvelle. »
Robert Schumann, Neue Zeitschrift für Musik, 1836Il commence par un pas. Le piano égrène une marche sourde, régulière, et sur ce pas le violoncelle élève l'une des mélodies les plus célèbres jamais écrites : le deuxième mouvement du Trio en mi bémol, Andante con moto, en ut mineur. Peu de pages disent aussi simplement la marche du temps et la dignité dans la tristesse.
La mélodie n'est pas née de rien. Schubert avait entendu, lors d'une soirée chez les sœurs Fröhlich, une chanson suédoise, Se solen sjunker, « Le soleil décline », et son thème en garde la trace. L'anecdote dit bien la manière de Schubert : tout ce qu'il touche, chanson entendue un soir ou danse populaire, devient sien et prend une portée universelle.
Et le thème ne s'arrête pas au mouvement lent : Schubert le fait resurgir par deux fois dans le finale, trouvaille de construction qui bouleversa les romantiques et qui annonce la forme cyclique à venir chez Franck et son école.
En 1975, Stanley Kubrick fait de l'Andante con moto l'un des fils musicaux de Barry Lyndon, sa fresque sur l'ascension et la chute d'un aventurier irlandais au XVIIIe siècle. Le pas régulier du piano, la plainte noble du violoncelle accompagnent le destin du héros, et le film a donné à cette page de 1827 une seconde vie mondiale : pour des millions de spectateurs, Schubert est d'abord cette musique-là.
L'anachronisme, un trio de 1827 dans un film situé au siècle précédent, n'a jamais gêné personne : c'est que cette musique parle du temps qui passe, ce qui est précisément le sujet du film. Réentendre le mouvement dans son contexte, entre le scherzo et le finale, et dans son intégralité, est une autre expérience encore ; c'est tout l'intérêt d'un concert filmé sans coupures.
Les Moreau sont l'une des grandes fratries musicales de notre temps. En 2020, un album au titre transparent, A Family Affair, réunissait déjà Edgar et trois membres de sa fratrie : Raphaëlle et David aux violons, Jérémie au piano. De cette pratique familiale est né un trio constitué, avec David au violon, Edgar au violoncelle et Jérémie au piano.
Le trio s'est depuis imposé sur les scènes internationales. Au printemps 2026, la critique anglophone saluait ainsi un concert Schubert donné au festival de musique de Dresde, dans le cadre somptueux du palais du Grand Jardin : une réussite éclatante, pleine de drame romantique, écrivait le chroniqueur de Seen and Heard International, qui soulignait ce que l'entente fraternelle apporte précisément à ce répertoire de la conversation.
Né à Paris le 3 avril 1994, Edgar Moreau commence le violoncelle à quatre ans. Formé au Conservatoire de Paris auprès de Philippe Muller, et en musique de chambre auprès de Claire Désert, il brûle les étapes : prix du jeune soliste au concours Rostropovitch à quinze ans, deuxième prix du concours Tchaïkovski de Moscou à dix-sept ans, Révélation soliste instrumental des Victoires de la musique classique en 2013, puis Soliste instrumental de l'année en 2015.
En exclusivité chez Erato depuis 2013, il a construit une discographie saluée, du récital au concerto. Détail qui n'en est pas un pour qui l'écoute : il joue un violoncelle de David Tecchler de 1711, cadeau de son père disparu. L'instrument, à la voix chaude et ronde, est pour beaucoup dans ce chant naturel qui fait de lui l'un des violoncellistes les plus aimés de sa génération, et le porte-voix idéal de l'Andante du Trio en mi bémol.
Autour du violoncelle d'Edgar, deux voix également familiales. David Moreau tient le violon : dans les trios de Schubert, c'est à lui que reviennent l'élan du premier thème du Trio en si bémol et tant de dialogues serrés avec le violoncelle, qu'il mène avec l'aisance de qui connaît son partenaire depuis toujours.
Jérémie Moreau est au piano, c'est-à-dire au poste le plus exposé : chez Schubert, le clavier est à la fois le moteur rythmique, le paysage harmonique et le troisième chanteur. C'est lui qui installe le fameux pas de l'Andante con moto, et lui qui doit tenir, dans les finals, cette énergie inlassable qui ne souffre aucune raideur. L'équilibre des trois frères, souvent relevé par la critique, tient à cette répartition naturelle des rôles : personne ne domine, tout circule.
Le concert que diffuse Allegro Spatial a son double au disque : pour leur premier enregistrement en trio, publié par Erato, les frères Moreau ont choisi précisément ces deux trios de Schubert, complétés d'arrangements pour trio de quatre lieder célèbres du compositeur. Une carte de visite sans filet : entrer au catalogue par les deux œuvres les plus aimées du répertoire, c'est accepter la comparaison avec un siècle de références.
Le choix dit aussi quelque chose de leur rapport à Schubert : un compositeur de l'intime, qui écrivait pour le cercle des amis, les fameuses schubertiades, et dont la musique de chambre garde la chaleur de ces soirées. Trois frères autour d'une table de salon : difficile d'imaginer distribution plus fidèle à l'esprit d'origine.
Le concert a été capté en 2025 au Centre de congrès d'Angers, l'année même où le trio promenait son programme Schubert à travers la France, de l'Opéra Comédie de Montpellier, en mars, au festival de Caunes-Minervois, en août. C'est donc un programme rodé par la scène, et cela s'entend : les tempos sont décidés, les enchaînements respirent, les regards suffisent.
Allegro Spatial propose cette captation dans sa signature technique habituelle : 4K Ultra HD à 50 images par seconde et son spatial Dolby Atmos. Pour un trio avec piano, le bénéfice est immédiat : trois sources sonores clairement dessinées dans l'espace, et cette sensation rare d'être assis au premier rang, à hauteur des instruments.
Octobre est un beau mois pour les schubertiens sur nos antennes. Autour des deux trios, trois autres rendez-vous permettent d'arpenter l'œuvre :
Du lied transcrit au quatuor, du récital au trio, c'est le même fil : une musique née pour le salon, magnifiée par la salle de concert.
| Première | Vendredi 9 octobre 2026 à 20 h 50 |
| Rediffusions | Samedi 10 octobre à 5 h 00 et 12 h 40 · samedi 17 octobre à 19 h 20 · dimanche 18 octobre à 3 h 00 et 10 h 45 · dimanche 25 octobre à 14 h 50 et 23 h 45 · lundi 26 octobre à 7 h 35 · jeudi 29 octobre à 19 h 20 · vendredi 30 octobre à 3 h 20 et 11 h 25 |
| Durée | 1 h 26 |
| Format | 4K UHD 50 images par seconde, Dolby Atmos |
| En France | Orange canal 168, Bouygues Telecom canal 164 |
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La discographie des trios de Schubert est un monde en soi. Elle s'ouvre sur une légende : l'enregistrement du Trio en si bémol gravé en 1926 par Alfred Cortot, Jacques Thibaud et Pablo Casals, l'un des premiers monuments du disque de musique de chambre, toujours réédité un siècle plus tard. Comparer ce témoignage aux lectures d'aujourd'hui, dont celle des frères Moreau, c'est mesurer tout ce que l'interprétation de Schubert a gagné en transparence sans rien perdre en tendresse.
Côté lecture, le Voyage d'hiver, composé la même année que les trios, est la meilleure porte d'entrée dans le Schubert de 1827 ; et les pages que les mémorialistes viennois ont consacrées aux schubertiades restituent le monde amical dont cette musique est née.
Enfin, pour une autre plongée en profondeur dans un programme du mois, notre dossier sur la soirée Franck et Brahms du Festival de Verbier, en première le 4 octobre, complète idéalement celui-ci : Franck et Brahms à Verbier.